JOHN FROG David Calvo
On a beaucoup parlé des aquariums suspendus de Jabarladyne et de leur extraordinaire faune sous-marine, ramenée des quatre coins de l’Océan mauve. Mais avez-vous déjà entendu parler du Requin Malin, de la Raie Menteuse ou de l’Huître Outrée ? Non, évidemment. Nos élites préfèrent nous abreuver de choses plus inoffensives, plus jolies, que les tristes légendes qui arpentent les eaux troubles de notre monde magique. Combien d’espèces nous sont encore inconnues, combien de merveilles échappent encore à nos sens et nos rêves ? Vous n’imaginez pas. Des tas.
Harry Houdini, Introduction à une
nouvelle zoologie sous-marine
Doum, dou-doum, dou-doum, dou-doum,
C’est le Hum-hum-hum, le Hum-hum-hum,
Qui se faufile dans les cheveux,
C’est le Hum-hum-hum, le Hum-hum-hum,
Invisible et teigneux,
Teigneux comme la mort,
La mort-mort-mort,
Hum, miam, miam miam.
Comptine enfantine des abords
de la Mésa Enchantée
« OUI ! Bienvenue, bienvenue ! Bienvenue à Jabarladyne, perle de la Mésa Enchantée, Byzance du Quatrième Continent ! Cent mille habitants, vivant dans la joie et l’optimisme. Regardez ces visages radieux et ces esprits éclairés. Partout, des rues et des magasins, des articles au-delà de vos espérances, un accueil comme vous n’en aurez jamais plus. Quelle que soit votre couleur, votre race ou votre âge, vous trouverez ici tous les plaisirs qui font de notre belle capitale la légende du monde magique. Approchez, approchez, regardez les gravures que je vous tends – elles ont été dessinées par nos plus grands artistes : voici la Tour du Bonheur, que de nombreuses nations nous envient déjà, où vous pourrez trouver les plus grands magasins du monde et les produits les plus luxueux ; et là, les Aquariums suspendus, trente-cinquième merveille du monde, avec ses trois mille races recensées et ses incroyables Titans aquatiques ; Visitez les fantastiques trous noirs des abysses de Llaerwell et plongez tête première dans les grandes piscines des Beebees-beebees ; restez à l’hôtel des Quatre Sables et faites-vous dorer à l’ombre des quatre-vingt-dix-huit soleils de Roddodo ; osez tenir tête au regard des acteurs du Vaudeville rouge et promenez-vous le long des grandes plages de Blip. Tentez le looping maudit du grand parc de Bambilaa et découvrez l’ordre secret des Pères Fouettards. Oui, oui, tout ceci et plus encore, vous le trouverez à Jabarladyne, perle de la Mésa Enchantée, Byzance du Quatrième Continent ! Vous n’oublierez, pas votre séjour et votre bonheur n’aura rien d’imaginaire ! »
Figus De Vil s’interrompit avec un gargouillis. Trois gouttes de sueur finirent de s’évaporer sur son front brûlant et allèrent rejoindre l’épais nuage de fumée qui flottait au-dessus de la table de réunion. Mr Coop, honorable président-directeur général du Centre de Tourisme de Jabarladyne, dont la tête, inconnue de tous, était plongée dans un perpétuel brouillard de tabac malodorant, resta silencieux. Tout le monde avait les yeux tournés vers lui. Il mâcha son épais cigare et en fit tomber la cendre sur la moquette. Figus De Vil se pencha maladroitement sur son fauteuil et dit, la voix chevrotante :
— Mr Coop ? Eh bien ? Qu’en pensez-vous ?
Mr Coop tira à nouveau sur son cigare et attendit que l’assistance soit cramoisie d’angoisse. Finalement, après quelques minutes de silence létal, il finit par rompre la glace et déclara, d’une voix rauque torpillée à la chique :
— Messieurs, si vous comptez faire du fric avec ça, il va falloir se laver le cerveau.
Bien. Ce matin-là, John Frog se réveilla de bonne humeur, ce qui était un fait suffisamment rare pour être signalé. Il s’assit sur son matelas, botta son chat en touche et enfila les savates où le matou avait la mauvaise habitude de faire ses nuits. Il bâilla en étirant ses petits bras et, pour la première fois depuis des mois, osa un sourire de satisfaction. En se grattant le dos, il s’avança vers la terrasse et ouvrit les persiennes. Le ciel était beau sur Jabarladyne, et soixante-quatre soleils, déjà hauts, suintaient sur les tours des environs. John Frog huma l’air en laissant s’épanouir sa masse considérable.
— Hé, bonjour Mr Frog ! fit une petite voix qui montait du bas de la rue. Alors, prêt pour le grand jour ?
John Frog baissa les yeux. C’était le petit Biddy, le fils de la concierge, un casse-pieds sidéral. John Frog eut envie de lui cracher dessus mais il se sentait de trop bonne humeur pour tout gâcher par un raclement de gorge qui s’irriterait et l’empêcherait de chanter dans le bain.
— Va mourir, cafard, se contenta-t-il de marmonner en rentrant dans sa chambre.
Voyez-vous, John Frog n’était pas un mauvais bougre. Il était juste assez caractériel. Gras, petit, hypocondriaque, doté d’un physique de crapaud et d’une chevelure touffue, John Frog n’avait pas été gâté par le destin. Il ne s’en était jamais plaint et il trouvait cette raison suffisante pour se comporter comme un parfait emmerdeur. Jusqu’à ce beau matin, John Frog n’était, pour ainsi dire, jamais sorti de son petit quatre pièces situé dans le sud de la ville, un endroit assez chaleureux où les faubourgs se rapprochaient du cinquième soleil. Il y avait là de nombreux hôtels et plazzas touristiques, et les visiteurs de la Mésa Enchantée prenaient plaisir à déambuler dans ces rues pavées de merveilles et d’argent. Quel autre quartier aurait pu présenter, pour John Frog, un tel panel de possibilités ? Voyeurisme – un petit télescope monté dans le salon lui permettait toutes les fantaisies, musique les soirs de bamboulas et vastes nuits étoilées –, ici, personne n’osait construire ces arcades métalliques qui permettaient au Petit Peuple de s’abriter pendant les averses et les pluies de grenouilles. Non, vraiment, c’était un endroit parfait.
Mais si John Frog était heureux ce matin-là, si la perspective d’un après-midi de voyeurisme ne l’amusait guère, ce n’était pas parce qu’il avait vu la petite soubrette du Quatre Sables enfiler son déshabillé en dentelle de morse, ni parce qu’il avait assisté, impuissant et jubilant, à la mort d’un Couineur des Steppes écrasé par les roues d’un grand-Bi à clous. Non, si John Frog était heureux, c’était parce que, pour la première fois depuis des années, John Frog allait sortir de chez lui, voir le monde, aller à la plage. Après des éons passés à guetter l’extérieur, John Frog allait bientôt en faire partie. D’ailleurs, toute cette sainte matinée était dédiée à cet événement, et il s’était persuadé qu’un peu de luxe ne ferait qu’arranger les choses : la toilette annuelle, un habit élégant, un copieux petit déjeuner à base de miel et même un Gnon Quotidien.
Alors que John Frog se rasait, le Gnon, en équilibre sur ses pattes de derrière, déclamait les dernières nouvelles du jour :
« Eh bien, c’est une superbe saison qui commence sur la Mésa Enchantée avec cette incroyable information : Harry Houdini, le célèbre zoologue de l’Institut Océanique de Jabarladyne, vient de ramener de son expédition en Mer mauve un Requin Malin géant ! Oui, vous m’avez bien entendu, un Requin Malin géant ! Trente-trois mètres de dents et de souffrance. N’ayez pas peur cependant, l’animal est isolé dans l’un des bassins de l’Institut. Les visites seront autorisées dès le mois prochain. Les enfants seront ravis. En attendant, voici…»
John Frog se laissa bercer par la voix nasillarde du Gnon et récapitula, dans sa petite tête joufflue, les événements qui lui avaient permis de vivre ce matin radieux. Une semaine déjà que Mana-Mana, le grand sorcier M’bsi, était passé chez lui pour le… comment avait-il dit ? « rééquilibrer ». Mana-Mana lui avait été recommandé par une petite annonce déclamée la semaine passée par un Gnon Quotidien du soir. Petit bonhomme angoissé et terrifié par le minuscule appartement de John Frog, Mana-Mana, en bon représentant de sa race, était venu équipé de tout l’attirail M’bsi : breloques et pipeaux, grigris et agneaux. Avant d’en venir à la pratique, Mana-Mana avait procédé à une courte interview, pour bien mettre en place dans sa tête les éléments compliqués de la vie de son client. John Frog, qui s’était livré sans mal, avait confié au sorcier que son incapacité à sortir était probablement due à une enfance malheureuse, où, maltraité, violenté, délaissé, ridiculisé, affamé, il avait été obligé de se construire une vie à lui, à laquelle personne, pas même le monde réel, ne pouvait toucher. Malgré le manque de relief de ces confessions, Mana-Mana s’en était satisfait.
Pendant trente heures, il avait incanté, prié sur des effets personnels et des souvenirs. Au bout du compte, après des bols de sueur et quelques séjours sur le balcon à implorer le vingtième soleil, Mana-Mana avait dit que tout se passerait bien et que le tarif était de deux cent mille roublards. John Frog avait payé avec mépris car, sur le moment, il n’avait senti aucun changement.
Les jours suivants, John Frog était toujours terrifié par l’idée de mettre un pied dehors. La thérapie avait dû échouer. Persuadé de s’être fait blouser, John Frog décida de se venger. Avec l’aide d’un Gnon Racoleur, il avait engagé un type, un Ogre Méchant particulièrement vorace, et lui avait ordonné de s’occuper du sorcier, histoire d’être sûr qu’il ne recommencerait plus. Pour un tarif de trente-trois mille roublards, l’Ogre avait bien fait son boulot, avait mis en pièces l’appartement modeste du pauvre Mana-Mana et l’avait dégusté à son dîner du soir. La question était réglée, voilà tout, merci.
Même si son honneur était vengé, John Frog se sentait toujours abattu. Sortir restait pour lui une tâche insurmontable et il se persuada que jamais, jamais, sa vie ne changerait. Et puis, un beau matin chantant, alors qu’il se recoiffait, il sentit un fourmillement courir sur son épine dorsale, une drôle de sensation, comme quelque chose à l’intérieur de lui qui remontait vers son crâne et y disparaissait. John Frog s’était observé dans un miroir pour voir si son visage avait changé. Ses yeux étaient brillants, plus brillants que d’habitude. L’instant d’après, il se sentait l’envie irrésistible de prendre ses affaires et de sortir faire des bonds sur les trottoirs de la cité. Mana-Mana avait donc réussi ! John Frog s’en voulut presque mais l’enthousiasme ne lui permit pas d’avoir des remords.
Et voilà donc le grand jour. Propre comme un sou neuf, John Frog sortit de sa salle de bains en chantonnant. Il écrasa le Gnon d’un coup de poing, ramassa les miettes et s’enferma dans son placard pour s’habiller. Il ajusta son nœud papillon, remit sa montre de gousset dans son épais gilet à carreaux puis enfila son manteau et un petit chapeau melon. Il était fin prêt. Le moment était décisif. John Frog entendit des trompettes accompagner sa marche triomphale vers le monde extérieur. Il inspira un grand coup et ouvrit la porte. Il jeta un coup d’œil pour voir si personne ne l’espionnait. Il mit un pied sur le palier. Jusqu’ici, rien de bien audacieux. Puis il mit l’autre. Ah ! Il hissa sa masse dehors et dévala les escaliers en courant pour se retrouver bien vite dehors, dans la rue, tout seul, tranquille.
Après avoir envoyé paître le petit Biddy d’un coup de pied bien senti, John Frog commença à descendre la grand-rue en sifflotant. Il était parfaitement détendu. C’était un jour délectable et John Frog déambulait avec la joie d’un nouveau-né qui découvre un hochet. Il souriait à tout le monde et, oui, le monde semblait lui sourire. Toute cette méchanceté qu’il avait en lui, toute cette haine, pouf ! Elle n’existait plus. Il saluait les dames de son chapeau et clignait de l’œil aux enfants. Vrai, il s’en voulait presque d’avoir botté le petit Biddy.
C’est au coin de la rue des Fleurs et de Spenser Avenue que, pour John Frog, les problèmes commencèrent : un chien, plein de bave et de dents, lui barra la route pour protéger une peluche qu’il croyait être son enfant. Surpris, John Frog recula en roulant des yeux. Autour, des touristes affolés lâchèrent leurs paquets et s’enfuirent en courant. Le chien s’approcha. John Frog était terrifié et, paralysé par la peur, il ne savait que faire. Déjà, sa couardise l’étourdissait : il s’imaginait traîné dans les rues de la ville par une mâchoire sans pitié. Mais ce ne fut pas aussi douloureux que prévu : le chien cessa brusquement de grogner et se mit à couiner, la queue entre les jambes. Il baissa les yeux et la tête puis recula pour attraper sa peluche et partir se cacher loin, très loin, des regards.
John Frog n’y comprit rien. Il se gratta la tête et regarda autour de lui pour voir ce qui avait bien pu effrayer le chien. La rue était vidée de ses passants et tout était silencieux. Rien de rien. Il haussa les épaules et se décida à rentrer chez lui. Cette première journée avait été suffisamment éprouvante et riche en rebondissements palpitants.
Le soir, quelques passants aperçurent l’épaisse bedaine de John Frog se détacher en ombre chinoise sur les rideaux de son salon, où il dînait en tête à tête avec un Gnon Narrateur qui contait les fameuses aventures de Milo VanGuel, le pilote de Dragons Bidons. Devant ce paisible spectacle, les passants du quartier se persuadèrent que, décidément, ce John Frog ne perdait pas une occasion de s’amuser.
Le lendemain, un autre incident vint semer le doute dans son esprit jovial. John Frog était sorti acheter des croissants et des Wallnuts au chocolat. Il s’était dit que l’une des premières choses qu’il ferait, une fois qu’il serait capable de sortir et de se comporter comme un être normal, serait d’aller chercher lui-même son petit déjeuner. La boulangerie était remplie de monde, et une longue queue s’alignait contre le mur d’entrée. John Frog rumina sa déception. Il se joignit à la queue et mit ses mains dans les poches. Autour de lui, le décor était banal et sans intérêt. Un chien qui urinait sur un réverbère, trois nains des Orages qui s’amusaient à faire pleuvoir sur des mendiants bourrés, des enfants qui couraient, des calèches ornées qui passaient pour se rendre dans le quartier des casinos, des nuages de Gnons Sentinelles qui observaient les alentours de leur œil acéré, des…
— Hé, crapaud, tu avances ?
John Frog fut poussé en avant par la foule derrière lui. Devant lui, l’écart s’était creusé alors qu’il se perdait dans sa contemplation amusée de la rue. Il fut déséquilibré et buta violemment contre le dos du premier client. L’homme, immense, fut déséquilibré à son tour et fit basculer trois autres personnes. John Frog tomba à terre, rouge de confusion. L’homme qu’il avait bousculé se retourna et le dévisagea méchamment. Seigneur Dieu ! C’était un Ogre Méchant !
— Qu’est-ce que tu viens de faire, gros tas ? cracha-t-il, l’air mauvais.
John Frog ne savait plus que faire. Il voyait l’Ogre se rapprocher, ses grandes mains qui s’ouvraient et se refermaient en des poings monstrueux qui ne tarderaient pas à s’abattre sur son nez. Tout le monde savait qu’il ne fallait jamais déranger un Ogre Méchant. C’était l’une des premières choses qu’on vous apprenait à l’école : « Première règle : ne jamais, jamais, jamais déranger un Ogre Méchant entre midi et deux. C’est comme ça. »
John Frog consulta sa montre de gousset. Midi dix. Seigneur.
— Je… Je suis désolé, bredouilla John Frog, terrorisé.
— Tu vas voir ce que je vais te mettre !
L’Ogre commençait déjà à se transformer sous l’effet de la colère. Son visage devint cramoisi et ses cheveux se rétractèrent, laissant apparaître l’ignoble crête rougeâtre qui leur servait d’antenne.
— Non, je vous en prie, ne faites pas ça, non !
L’Ogre leva son bras pour frapper, encouragé par la foule tout autour, mais il s’arrêta brusquement. Comme s’il venait de voir le diable en personne, il devint rouge, puis bleu, puis vert, pour finir sur un joli blanc. Sa mâchoire se mit à pendre, ses lèvres tremblèrent et ses yeux, autrefois si pleins de méchanceté, se vidèrent. L’Ogre se mit à hurler de peur, mit ses doigts dans sa bouche et un liquide chaud coula de sa tunique sur le trottoir. Puis il s’enfuit dans la rue en hurlant.
Il y eut un gros silence. John Frog ne comprenait plus rien. Il regarda ses mains et ausculta son corps pour voir s’il n’avait rien, mais non. Pas une égratignure. Il se releva lourdement et regarda autour de lui pour voir ce qui avait effrayé l’Ogre. Il n’y avait que la foule, dubitative et scandalisée, qui se remettait en ordre pour acheter des croissants. John Frog lança à la cantonade :
— Est-ce que quelqu’un a compris ce qui vient de se passer ?
La queue défila devant lui, doucement, sans rien dire. Une vieille chipie s’arrêta toutefois, l’ausculta de haut en bas et pointa un doigt vers ses cheveux :
— C’est le Hum-hum-hum. Attention à vos cheveux.
Et elle entra pour acheter ses croissants. John Frog était atterré. Le Hum-hum-hum ? Qu’est-ce que c’était que ça encore ? Il rabattit les pans de son manteau autour de lui et partit vers son appartement, où il passa le reste de sa journée à réfléchir, vautré dans son sofa. Hum-hum-hum ? Hum-hum-hum ? Non, décidément, ça n’évoquait rien dans son petit cerveau de batracien. Finalement, il se leva et alla chercher son unique volume encyclopédique, celui qu’il avait volé à un gentil représentant venu démarcher pour fourguer treize volumes de l’Encyclopédie Enchantée. John Frog tira l’ouvrage. C’était la lettre C à E. Dommage. Il se cura le nez puis feuilleta l’ouvrage. Il chercha à cheveu.
« Le cheveu est l’attribut principal des Guerriers Gu. Cette toison ondulante est la source de leur intelligence (dans la civilisation Gu, le Coiffeur fait office de bourreau). Le cheveu est aussi important dans le rituel d’accouchement des Femmes de Billibidi, pour réceptionner l’enfant à la naissance. Le cheveu est une fibre organique qui se fossilise avec le temps. Elle pousse sur le crâne de la plupart des êtres de la Mésa, quelquefois sur les langues, occasionnellement dans le creux des mains (alors appelée P.O.I.L. – voir ce terme). À noter que les cheveux sont connus pour être la résidence de prédilection des tristement célèbres Hum-hum-hum (v. CRÉATURES) »
John Frog devint livide. « Seconde règle les enfants : ne jamais paniquer. La Panique est la porte ouverte au Dieu Pan. Vous ne voudriez, pas le rencontrer, croyez-moi. Surtout pas entre midi et deux. Répétez après moi…»
John Frog se calma un peu et parcourut le livre frénétiquement, cherchant le paragraphe CRÉATURES (rédigé sous la direction de l’honorable H. Houdini).
« Bla-bla-bla… Toutes les créatures de la Mésa Enchantée ne nous sont pas encore connues. En fait, on peut même dire que les espèces les plus viles, les plus hargneuses, les plus dangereuses, les plus méchantes, les plus carnassières, comme la Loutre ou le Hum-hum-hum, nous sont encore totalement étrangères. »
D’horreur, John Frog lâcha le livre. Son minable appartement sembla se refermer autour de lui. Il se rua dans la salle de bains et alla examiner ses cheveux en les ratissant avec un peigne. Il ne trouva rien. Il jeta le peigne de rage et convoqua instamment un Gnon Annuaire. L’animal vint en courant, se posa sur ses pattes de derrière et attendit la commande. John Frog se pressa les sinus d’angoisse.
— Bien, bien. Je voudrais l’adresse d’un exorciste. Non, plutôt d’un chirurgien. Et si je me rasais les cheveux ? Alors l’adresse d’un barbier. Non, attendez, cherchez-moi un sorcier, qui puisse me désenvoûter. Ha, mais je suis sûr que c’est ce satané Mana-Mana qui m’a jeté un sortilège, pour se venger de sa mort. Appelez le cimetière ! Non, non, ça ne sert à rien, il faut réfléchir. Réfléchis, John Frog, réfléchis… et si je trouvais un dresseur de bestioles ? Un dresseur de puces savantes, peut-être ? Non, plutôt un zoologue. Oui, c’est ça, voilà, trouvez-moi ce Houdini ! Harry Houdini !
Mais le Gnon s’était endormi. De rage, John Frog l’écrasa du poing et enfila son chapeau pour sortir. Un vendeur d’épées rouillées lui indiqua le chemin pour l’Institut Océanographique. Alors que le soixante-seizième soleil bousculait le soixante-dix-septième, et que tous les autres ricochaient sur la voûte astrale pour avoir le monopole de cette jolie soirée, John Frog, oppressé par la taille monumentale du hall d’entrée, se présenta à la réceptionniste de l’Institut.
— Bonjour, mademoiselle, dit-il en soulevant son chapeau. Je m’appelle John Frog et je souhaiterais voir le professeur Houdini.
— Bien sûr, à quel sujet ?
— D’un Hum-hum-hum.
La secrétaire le regarda d’un œil vide puis se mit à hurler. John Frog en fut terrifié et se mit à hurler aussi. La secrétaire s’évanouit instantanément. Il contourna le bureau et s’agenouilla près d’elle pour lui tenir la main.
— Mademoiselle, oh ! mademoiselle ! Réveillez-vous, vous me faites peur !
Deux hommes de la sécurité déboulèrent dans le hall, alarmés par les cris de la secrétaire.
— Monsieur, que se passe-t-il ? Que lui avez-vous fait ?
John Frog écarta les bras pauvrement, effrayé par la tournure des événements.
— Je ne sais pas, je lui parlais d’un rendez-vous et…
Les deux hommes se regardèrent et bondirent hors de la pièce en hurlant. John Frog entendit des bruits de verre cassé et de tables renversées. Terrorisé, il sortit en courant. Des Gnons Policiers étaient déjà là, probablement attirés par les cris. Ils le prirent en chasse et se lancèrent dans une brève course-poursuite à laquelle John Frog échappa en se faufilant sous un tapis géant qui nettoyait un pâté de maisons. Il attendit que la cavalcade des Gnons eût disparu pour sortir de sa cachette. Il hésita à retourner chez lui, souhaitant éviter les images reposantes de son passé que lui inspirait son petit appartement. Mais où aller ? De dépit, John Frog baissa les épaules et partit seul vers la ville nocturne.
Il erra quelques heures comme ça, sans pouvoir rien faire. Il était désespéré, effrayé. Chaque fois qu’il levait ses yeux vers quelqu’un pour lui demander une pièce ou un coup de main, cette personne hurlait et partait en courant, le diable aux trousses. Bientôt, il fut persuadé que la mort serait un réconfort. Mais, alors qu’il allait se laisser mourir en pleurant, avachi entre deux poubelles dans le quartier des Peines Perdues, une main secourable se tendit vers lui. C’était l’espoir, la renaissance, une petite lueur vacillante dans la nuit, la lanterne chaleureuse d’une fenêtre dans les bois, la merveilleuse et…
— Vous n’auriez pas une petite pièce, par hasard ?
John Frog releva les yeux et dévisagea de vieux yeux presque fermés par le sommeil. C’était une vieille femme. Elle fouinait dans les poubelles pour trouver quelque chose à manger. Son visage lui disait quelque chose, mais quoi ? C’était peut-être là un moyen de retrouver la réalité, de recommencer une nouvelle vie, de partir à l’aventure sur un fier destrier et d’aller combattre des Dragons et sauver des…
— Dites, je vous ai demandé une pièce. Vous êtes sourd ?
— Heu, excusez-moi, mais je… On se connaît, non ?
La vieille femme ferma un œil.
— Peut-être bien. Vous êtes une célébrité ? Attendez, vous seriez pas ce type qui a traversé la Mer Mauve en raquettes ?
John Frog dit que non.
— Vous seriez pas le fameux tueur de Nains Câlins ?
John Frog dit que non.
— Vous seriez pas le type qui a envoyé le Plantureux par le fond ?
John Frog dit que non.
— Vous seriez pas…
John Frog dit que ça suffisait et qu’il en avait assez de ces bêtises. Car John Frog savait qui était cette vieille folle : c’était celle qui lui avait révélé la présence du Hum-hum-hum, devant la boulangerie.
— S’il vous plaît, implora John Frog en se mettant à genoux, aidez-moi ! Vous savez ce dont je souffre. Vous êtes la seule à pouvoir m’aider ! S’il vous plaît…
Il se mit à pleurer, à se moucher dans les haillons de la vieille dame. Embarrassée, celle-ci souffla d’inconfort et, se dégageant de son étreinte pitoyable, lui fit un signe de la main.
— Bon, ça va, ça va. Viens, on va chez moi. Je vais voir ce que je peux faire.
Elle l’entraîna dans une rue sordide qui débouchait sur une place miteuse. Là, plusieurs clochards répugnants rampaient de cartons en cartons pour trouver un peu de confort. La veille femme lui désigna un gigantesque chaudron qui trônait dans un coin.
— J’habite ce chaudron. Viens.
Elle chassa les curieux qui s’étaient agglutinés autour de son foyer puis enjamba les bords du récipient. John Frog regarda autour de lui, histoire de savoir s’il n’était pas l’objet d’une blague. Mais personne ne semblait se soucier de ce qu’il faisait. Il entra donc dans le chaudron. L’intérieur était jonché de déchets gastronomiques et de journaux à scandales. La vieille dame était recroquevillée à côté d’une bougie. John Frog s’aménagea une place inconfortable en vis-à-vis.
— Je m’appelle Batrax Nagax, fit la vieille. Bienvenue chez moi.
— Bien, et maintenant ?
— Je vais t’ausculter les cheveux. Avec cette pince (elle montra une vieille pince rouillée dégueulasse), je vais choper ce petit insecte, le revendre au musée et gagner beaucoup d’argent.
Batrax Nagax se pencha pour triturer les cheveux de John Frog. Elle marmonnait dans sa barbe :
— Foutumonstredemerdetuvasvoirmoisijet’attrapejete-bouffetoutcruetpuisjevaisterevendretjedeviendraicélèbredans-lemondeentieretcn’estpascegrosporcquitesertderepairequiva-m’enempêcher…
— Qu’est-ce que vous dites ?
— Oh, une incantation de base, rien de bien méchant.
John Frog plissa les sourcils d’anxiété :
— À quoi ça ressemble un Hum-hum-hum ?
— C’est pas beau.
— C’est tout ce que vous en savez ?
John Frog était presque déçu et Batrax Nagax s’en rendit compte. Aussitôt, elle pontifia :
— Le Hum-hum-hum, baptisé ainsi par l’explorateur Gouda-Walla, se cache dans les cheveux des gens et attend son heure pour se montrer. Là, il effraye tout le monde et son propriétaire a toutes les peines du monde pour s’en débarrasser. Comment l’avez-vous attrapé ?
— Je ne sais pas. Peut-être un sorcier M’bsi.
— Un sorcier M’bsi ? Racontez-moi.
Et John Frog lui narra, en termes maladroits, les tristes aventures de Mana-Mana.
— Et l’Ogre Méchant l’a mangé. Voilà.
— Hmmmm…
Batrax Nagax se renfrogna. Tout cela lui disait bien quelque chose, mais quoi ?
— C’est une histoire bizarre, reprit-elle finalement. Je crois que ce Mana-Mana a fait une erreur d’incantation. On se trompe facilement. Au lieu d’éliminer votre peur de l’extérieur, il l’a renforcée et elle a pris corps, un peu comme les cheveux se durcissent. Cette peur s’est donc transformée en Hum-hum-hum, qui est en fait l’incarnation physique d’un inconscient terrorisé... et vous voilà dans l’embarras.
— Comment je fais pour redevenir normal ? Avez-vous réussi à l’attraper ?
— Mmmmh, non. Il doit se cacher dans sa tanière. Il ne se montre pas. C’est un malin.
Elle se mit à chanter.
— Invisible et teigneux, Teigneux comme la mort, La mort-mort-mort, Hum, miam, miam miam.
— Oui, bon, ça va. J’ai compris. Vous ne pouvez rien faire pour moi, c’est cela ?
— À peu de chose près.
Furieux, John Frog sortit du chaudron et retourna à la rue. Même si la vieille sorcière n’avait pas pu trouver ce satané animal, cette rencontre avait eu le mérite de mettre au jour une détermination inattendue. Il reprenait sa vie en main et décida de rentrer chez lui. Non mais. Sur le chemin, il se cogna plusieurs fois la tête contre les murs, volontairement, accompagnant chaque coup d’un « Ah, tiens, prends ça, foutue bestiole ! ».
En arrivant dans sa rue, il vit qu’une épaisse foule se pressait au bas de son immeuble. Des torches étaient allumées et, près de gros wagons tirés par des oiseaux géants, des petites formes trapues interrogeaient le petit Biddy : des Gnons Journalistes ! John Frog se colla contre le mur. Venaient-ils pour lui ? Comment auraient-ils su pour son Hum-hum-hum ?
« Bonjour, mademoiselle, je m’appelle John Frog et j’aurais voulu parler à Mr Houdini. »
Quelle erreur !
« Je viens pour un Hum-hum-hum. »
Quelle gaffe !
John Frog se frappa le front, plus fort que d’habitude. Quel imbécile il avait fait ! Qu’allait-il faire maintenant ? Se rendre aux autorités scientifiques et accepter que son crâne devînt un laboratoire expérimental ? Vendre sa triste expérience aux journaux les plus en vue ? Se tuer ? Se défouler sur le Gnon le plus proche ? Non, décidément, il ne savait pas. Il en était encore à se poser ces questions quand il entendit des pas derrière lui. Puis une odeur de fumée lui vint aux narines. Il se retourna pour voir que quelqu’un l’observait. Adossé à un mur branlant, tenant nonchalamment un porte-cigarette, l’homme était petit et bien habillé.
— Mr John Frog, je suppose ?
John Frog fronça les sourcils.
— Qui le demande ?
L’homme s’avança dans la lumière d’une torchère. Son visage était radieux. Il tendit la main.
— Je m’appelle DeVil, Figus DeVil.
John Frog lui serra la main d’un air suspicieux.
— Vous n’avez pas l’air d’un journaliste.
— Parce que je n’en suis pas un. Je suis un détaché du Centre de Tourisme de Jabarladyne. L’un des bras droits de Mr Coop. Vous connaissez Mr Coop, je suppose.
Le sang de John Frog se glaça dans ses veines. Figus DeVil ricana et s’avança un peu plus vers lui. John Frog recula.
— Non ! dit-il en mettant ses mains devant lui. N’approchez pas ! Attention au Hum-hum-hum !
Figus DeVil se mit sur la pointe des pieds et ausculta la chevelure de John Frog. Il fit la moue.
— Je ne vois rien. Il doit dormir.
John Frog ne sut plus trop quoi penser. Il s’assit par terre, au bas du mur, comme un mendiant. Il était sale, il avait faim, mais il n’avait plus peur car la peur l’avait quitté quelque temps auparavant. Désormais, il était fatigué et voulait se coucher, retrouver sa petite vie, ses peluches et s’endormir confortablement.
— Qu’est-ce que vous voulez ? dit John Frog, lassé par tout ça.
Figus DeVil s’agenouilla à côté de lui et sortit un étincelant formulaire de sa poche.
— J’ai ici un contrat qui fera de vous une star. Vous serez nourri, logé… vous n’aurez plus à travailler pour vivre.
— Je ne travaille pas.
— Oui, enfin disons qu’il y aura quelqu’un pour vous faire la cuisine.
— Je commande mes repas au restaurant d’en bas.
— Si vous continuez comme ça, on va pas aller très loin. J’ai besoin de résultats. Si je ne reviens pas avec ce contrat signé, Mr Coop sera très fâché. Et vous savez ce que fait Mr Coop quand il est fâché.
John Frog dit qu’il savait. La rumeur terrifiante qui avait accompagné le fiasco de la dernière Coupe Yaourt n’avait rien fait pour redorer le blason de Coop, dont les frénésies cannibales restaient légendaires.
— Bien, poursuivit DeVil. Alors voilà ce qu’on va faire : vous allez signer ce contrat, vous allez venir avec moi, on va quitter les lieux et nous allons aller à l’hôtel. Là, vous serez choyé, dorloté et je vous expliquerai ce qu’on compte faire de vous.
— Une attraction touristique, c’est cela ?
Figus DeVil haussa les épaules.
— En quelque sorte. Nous avons besoin de sang neuf pour cette ville. Nous ne pouvons nous asseoir sur nos acquis.
— J’aime bien les plages de Blip.
— Ce n’est pas la question. L’échec de la Coupe Yaourt a fait du mal à la ville. Nous avons besoin de renouveau et vous ! (Figus DeVil pointa un doigt sur le nez de John Frog) vous pouvez nous aider. Je vois de grandes choses pour vous. Nous allons au-devant d’une grande conquête. Je vois d’ici l’affiche : « JOHN FROG ET LE HUM-HUM-HUM, LE COMBAT DES TITANS ! »
— Quoi ?
— Je disais ça comme ça. Nos spécialistes en communication trouveront autre chose.
DeVil regarda autour de lui, comme un chien aux aguets.
— Bien, il faut partir maintenant. Les Gnons Journalistes sont particulièrement violents quand ils trouvent un scoop. Vous ne voudriez pas finir en colonnes.
— Non.
— Alors venez, je vous emmène vers la gloire.
Effectivement, l’équipe spécialisée en communication, dirigée par le bouillant Achille Meschylle, mit très vite la main à la pâte. Dès le lendemain, alors que John Frog, soigné aux petits oignons, était emmené dans sa suite Ducale à l’Impérial Tavern, Figus DeVil avait en main l’incroyable stimuli touristique qu’avait déployé son équipe. Et, pour tout dire, il lui avait fallu un certain temps pour s’y faire. C’était, comment dire, assez audacieux. Mais, avec ceci, Jabarladyne pouvait devenir la capitale de l’excès et du spectacle. Et il fallait faire vite. Figus De Vil lança la campagne et, quelques heures seulement après que John Frog se fondait, comme un coq en pâte, dans les velours soyeux de sa suite, la rumeur allait bon train. Dès l’après-midi, des Gnons Voyageurs avaient colporté la nouvelle dans les trois villes jumelles de Boor, Baar et Biir ; dans les catacombes salées de l’antique cité de Yazbek, dans les Tours d’ivoire des Chiens Magiciens. Les rumeurs allaient de plus en plus vite, relayées par le Rum-O-Rama du Professeur Dalio et, bientôt, toute la Mésa Enchantée fut au courant. Des caravanes de campeurs et des chariots itinérants convergèrent rapidement vers Jabarladyne. On n’avait pas vu cela depuis la mort du dernier Duc, le triste Balalla.
Accoudé à la fenêtre d’une traverse aérienne de l’Impérial Tavern, Figus DeVil observait les foules entassées près des Portes de Gabarit, les embouteillages de charrues et de montures épuisées par un voyage trop long et scandalisées à l’idée d’un contrôle douanier plus sévère que tout. Alors que la nuit tombait sur les toits de Jabarladyne, Figus De Vil mesura l’étendue de son succès.
Souriant comme un bonbon, les bras pleins d’affiches, il se dirigea vers la suite de John Frog. Arrivé devant celle-ci, il fut violemment bousculé par une hôtesse terrifiée qui en sortait.
— Mais qu’est-ce que… Tout va bien ?
L’hôtesse ne répondit pas et disparut dans les couloirs, hystérique. Figus DeVil entra rapidement dans la suite Ducale. John Frog était assis dans une chaise, l’air terrorisé. Son peignoir était noir de café frais. Figus De Vil posa les affiches sur une table.
— Mr Frog ? Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Je… Elle a renversé du café sur mes jambes, alors j’ai hurlé, j’ai eu peur. Elle m’a regardé, un peu désolée, puis elle s’est mise à hurler et elle est partie en courant, comme ça. Elle a probablement vu le Hum-hum-hum.
Figus De Vil fronça les sourcils. Tout cela ne lui disait rien qui vaille. Il observa la pièce pour voir si personne n’avait pris de gravure de ce regrettable événement.
— Écoutez, dit-il finalement en tirant une chaise près de John Frog, j’ai vu Mr Coop. Il est ravi que vous ayez signé le contrat. Nous allons faire de grandes choses. Vos agents sont déjà sur le terrain pour informer le peuple de Jabarladyne, et le reste du Quatrième Continent, de votre première apparition en public.
— C’est bien, ça. C’est pour quand ?
— Demain midi.
— Si tôt ? Mais il faut que je me prépare moi.
— N’ayez pas peur.
— Je n’ai pas peur du tout.
— Tant mieux. Parce que vous avez des interviews dans la journée.
Figus DeVil sortit son agenda et feuilleta les pages.
— Aaaaalors, voilà. Treize heures, entretien avec un Gnon Interviewer ; à quinze heures avec Miss Belfast Thompson, de l’amicale animale – faites gaffe à celle-là, il paraît que c’est une vicieuse. À quatre heures, le maire de Jabarladyne veut se faire prendre en gravure avec vous. Il n’a pas peur du Hum-hum-hum. À six heures, un rendez-vous avec l’Association nationale des Masochistes. Le Hum-hum-hum se fera une joie de les terroriser.
— S’il ne dort pas. Je ne le trouve pas très actif ces derniers temps.
— Quoi ? Pas très actif ? Et l’hôtesse ? Vous avez vu dans quel état vous l’avez mise ?
— Oui, je sais, je sais. Mais j’ai l’impression que le Hum-hum-hum ne sort qu’à certains moments.
— Lesquels ?
John Frog haussa les épaules.
— J’en sais rien. Je disais ça comme ça. J’ai pas encore réussi à mettre des mots sur ce que je sais.
Figus DeVil le regarda encore un peu puis reporta son attention sur son calepin.
— Demain, après votre show, vous rencontrerez Harry Houdini, qui viendra avec son équipe pour fouiller dans votre tête. Ça vous prendra le reste de la journée.
John Frog se mit à bouder.
— Je vous ai dit que je ne voulais pas voir de scientifiques.
— Je crains que vous ne soyez obligé de voir Houdini.
— Je fais ce que je veux. Le Hum-hum-hum m’appartient.
— Oui, mais… nous avons un arrangement avec Houdini.
— Un arrangement ?
— Heu… Nous avons son requin.
— Je vous demande pardon ?
Figus DeVil eut l’air embarrassé. Il reposa son calepin et croisa les doigts d’un air contrit.
— En fait, je voulais venir à ceci en dernier. Ça concerne votre apparition de demain.
— Quoi, mon apparition de demain ? Qu’est-ce qu’elle a mon apparition de demain ?
Figus DeVil fit claquer sa langue puis se leva pour aller fouiller dans ses affiches. Il en tira un grand, beau poster qu’il déploya sous les yeux ébahis de John Frog.
Demain, dans le grand parc d’attractions de Bambilaa,
JOHN FROG et le HUM-HUM-HUM
affronteront le REQUIN MALIN GEANT
des Aquariums Suspendus
Amenez les gosses
— Tout ce que je vous demande, dit Figus DeVil, qui se sentait un peu honteux, c’est de ne pas vous fâcher…
John Frog ouvrit la bouche pour dire quelque chose. Il n’eut pas le temps d’avoir peur. Il s’évanouit aussitôt.
Musique de cirque. Jongleur au centre de la place, grands manèges dans le fond, bourrés d’enfants hurlants et gesticulants. Des parents qui couraient dans tous les sens pour attraper les fragments de familles qui se dispersaient. Des éléphants volants qui portaient des bébés à bout de trompe, des éléphants roses qui faisaient la farandole en se tenant par la queue, des annonceurs aboyant des messages dans de grands cônes de cuivre brillants… oui, c’était la fête.
Serré entre deux gardes du corps aux yeux bandés, John Frog était amené sur un grand chariot bordé de fleurs. Tout au long de son parcours, les gens, agglutinés derrière des barrières, criaient et gesticulaient. Ils étaient fous, ils voulaient voir le spectacle. L’annonce de la rencontre entre John Frog et le Requin Malin avait eu l’effet d’un raz de marée. Des hordes d’enfants s’amusaient à jeter sur la procession des poignées de cacahuètes et de sucre en poudre, symbole de l’espoir et de l’admiration. Figus DeVil, qui suivait le char avec discrétion, affichait un grand sourire jovial à tous ceux qui croisaient son regard. Tout ceci était son bébé, son chef-d’œuvre. Et Mr Coop était ravi ; le contrat de promotion, qui verrait DeVil propulsé vers les hautes sphères de Jabarladyne, chauffait dans des tiroirs, n’attendant que la victoire de John Frog et l’humiliation du Requin Malin. Décidément, quelle belle journée !
John Frog fut amené près du grand bassin qui avait été aménagé au centre du parc. Tout autour, un grand amphithéâtre avait été monté pour permettre à la foule de s’entasser. John Frog fut descendu de son chariot sur une grande chaise d’or, puis on lui ôta le peignoir, frappé aux armoiries du Duc de Jabarladyne, le sordide Fricotin. Puis le personnel s’éloigna et John Frog fut tout seul sur l’esplanade qui menait au grand plongeoir. La foule scandait son nom. John Frog jeta un regard angoissé à la piscine. Plom plom plom, jouait un homme au tuba près du bord. Le requin géant tournait doucement dans la piscine. Quelquefois, il sortait la gueule, une fosse noire pleine de dents et de gencives rouges, pour impressionner le public. C’était le tueur par excellence, une machine à tuer. Un engin de guerre, un mastodonte de mort et de douleurs.
John Frog grimpa les échelons du plongeoir avec un haut-le-cœur de vertige. Il se traîna jusqu’au palier d’où partait la grande planche qui servait de trampoline. Il s’y avança maladroitement et se redressa en sentant son estomac tournebouler dans son gros ventre. Il regarda le bord et vit ses orteils disgracieux qui gigotaient d’impatience. Il vit l’étendue de la piscine et la grande masse noire qui tournait et tournait inlassablement, attendant l’heure du goûter avec une insouciance exécrable. Plom plom plom. John Frog eut envie de pleurer. Son maillot-slip lui parut trop petit pour sa lourde masse. Il se tortilla sur le plongeoir. Il ne voulait pas plonger. Il était terrifié. Qu’avait-il fait ? Il était sorti de chez lui pour se jeter dans la gueule affamée d’un léviathan de légende. Comment avait-il pu se laisser entraîner là-dedans ?
Batrax Nagax tournait tranquillement sa louche dans le bol qui contenait sa soupe. La sorcière était heureuse. Depuis sa rencontre avec John Frog, elle avait décidé de monter son propre cabinet de sorcellerie, à l’intérieur même de son chaudron. Pour l’instant, les clients se faisaient rares, mais, après la victoire de John Frog sur le Requin Malin, elle pourrait ajouter à sa carte de visite : « Recommandée par le Hum-hum-hum de John Frog. » C’était un peu racoleur, mais ça marcherait.
Oui, elle était ravie d’avoir fait la connaissance de John Frog. Cet homme peureux, ce crapaud écœurant au regard de chien battu, ce bonhomme pitoyable, lui avait fait comprendre qu’elle pouvait réussir à se faire une lourde somme d’argent sur le dos des plus crétins. Sa grosse déception avait été de ne pas avoir réussi à voir le Hum-hum-hum. Mais plus elle y réfléchissait, moins elle croyait à son existence.
Elle s’était un peu renseignée sur ce sorcier M’bsi dont lui avait parlé John Frog. C’était un incapable. Il n’aurait pas pu provoquer l’apparition d’un Hum-hum-hum dans les cheveux trop gras de John Frog. Le Hum-hum-hum proliférait dans les zones sèches, pas dans les pellicules. Non, décidément, plus elle y repensait, plus elle se persuadait que le sorcier M’bsi n’aurait pas pu invoquer un Hum-hum-hum, même par mégarde. Il avait dû se passer quelque chose de plus compliqué. Les sorciers M’bsi étaient des… Les sorciers M’bsi ? Les sorciers M’bsi ? N’y avait-il pas ce problème avec les sorciers M’bsi qui, plus tôt, lui avaient mis la puce à l’oreille ? Le syndrome de machin-chose ?
En équilibre sur le plongeoir, John Frog était terrifié. Il ferma les yeux d’anxiété. Ses mains tremblaient et seul le vent lui tenait compagnie. Il ne pourrait pas le faire, c’était trop dangereux. Ses cheveux flottaient doucement sur la brise et le Hum-hum-hum devait être heureux. Jamais il ne pourrait s’en débarrasser, jamais il ne pourrait retrouver sa vie d’avant. Il l’avait bien cherché : en demandant au sorcier M’bsi de lui ôter sa peur, il avait changé sa vie. Il aurait dû s’attendre à cela. Il devait désormais faire avec.
Il inspira un bon coup l’air frais des hauteurs. Il gonfla sa poitrine d’orgueil. Eh bien soit ! Il serait une star. Il ferait école. On viendrait lui peigner les cheveux, on viendrait lui baiser les pieds. Il était l’hôte d’un Hum-hum-hum, une créature légendaire, une merveille de la nature, née des sentiments les plus forts et les plus répugnants. Et John Frog, probablement galvanisé par le son du vent qui dansait dans ses oreilles, reprit une petite confiance. Le Hum-hum-hum se montrait sous la menace, John Frog en était persuadé. Le chien et sa peluche, l’Ogre méchant, le regard torve de la secrétaire de l’institut, l’attitude menaçante du café de l’hôtesse de l’Impérial Tavern… Oui, ce devait être cela. Quand John Frog se sentait en danger, le Hum-hum-hum venait l’aider à se débarrasser de ses ennemis. John Frog n’était plus seul. Quelque chose vivait dans ses cheveux et, désormais, John Frog devait faire avec. Il était protégé. Au début, c’était une invasion. Désormais, c’était un mariage. John Frog pouvait sentir le Hum-hum-hum ramper entre ses mèches, savourant sa prochaine victoire sur le Requin Malin Géant. John Frog n’avait plus rien à craindre.
Batrax Nagax ouvrit l’encyclopédie magique de Maxwell-Fieldling, au chapitre M’bsi. Ce qu’elle y lut la fit frémir.
« Il est effectivement possible que les sorciers M’bsi, légendairement maladroits, puissent intervertir leurs sorts, en partie à cause de ce que les experts magiciens de Pschit ont appelé “Le syndrome Renversé”. Nous ne connaissons pas les causes de cette forme de schizophrénie magique très particulière mais, à la lumière de quelques cas marquants, nous pouvons être en mesure d’en décrire les effets : un sorcier M’bsi, plongé dans un état de profond stress, pourrait inverser les effets d’un sort, souvent sous une forme pervertie. Donc, si nous résumons…»
Batrax Nagax referma le livre et elle déglutit de pitié. Elle venait de comprendre l’atroce vérité. En tentant d’exorciser John Frog dans des conditions qu’il n’aimait pas (l’appartement de John Frog devait être aussi disgracieux et malodorant que son propriétaire), Mana-Mana avait dû être victime du syndrome magique dont son peuple semblait être le seul dépositaire : plutôt que dissiper la peur de John Frog, il l’avait simplement renversée, tournée vers l’extérieur, un peu comme un T-shirt avec ces dessins en pépites d’argent dessus qu’il faut repasser à l’envers. Quand John Frog avait peur, la chose qui lui faisait peur ressentait cette peur, de manière décuplée, un boomerang qui reviendrait sans qu’on s’y attende. C’était la seule explication plausible au fait que personne n’ait réussi à déceler le Hum-hum-hum. Car John Frog n’avait jamais été l’hôte d’un Hum-hum-hum et le Hum-hum-hum n’existait pas. C’était juste une comptine pour enfants, n’est-ce pas ?
Pauvre John Frog.
John Frog étira ses bras, apaisé.
Plus bas, la foule retenait son souffle. Figus DeVil se frottait les mains et, dans l’ombre de sa loge, Mr Coop mangeait un cigare d’impatience. John Frog se sentit pousser des ailes et il s’élança dans les airs.
En plongeant, John Frog n’avait plus peur.
Le requin non plus.